Les confessions d’Ali Aboutaam, marchand d’art aussi puissant que controversé

Organized crime

2017-10-06 / www.letemps.ch




Qui est Ali Aboutaam, roi du commerce d’antiquités qui s’est vu séquestrer tous ses objets, suspectés d'être d’origine illicite? Le Libano-Genevois rompt aujourd’hui le silence, après des mois d’enquête. Il livre sa vérité sur les accusations dont il est l’objet

 

A la terrasse d’un grand hôtel genevois, costume irréprochable comme à l’accoutumée, montre de prix au poignet, il parle et ne s’arrête plus. Sans affectation, la mine toujours bonhomme quoique le visage amaigri par une maladie sournoise, le marchand d’art libano-genevois Ali Aboutaam, un des plus puissants de la planète des arts avec son frère Hicham, se livre à un exercice de défense spontané où perce plus d’incompréhension que de justification.

Il ne lui reste plus guère que la parole, d’ailleurs. Privé par la justice de tous ses objets d’art – 15000 pièces sous séquestre valant plusieurs centaines de millions de francs – et de sa réputation, Ali Aboutaam, à la tête de la galerie genevoise Phoenix Ancient Art, n’a plus rien à perdre. Encore qu’il ne sache pas ce qu’il en coûtera du couperet des juges. Son épouse Biliana, elle, connaît déjà l’indicible solitude de la prison, pour avoir passé quinze jours en détention préventive à Champ-Dollon. Elle n’en est ressortie que plus acerbe et combative. Alors que leur fidèle chauffeur, ayant subi le même sort, en est encore hébété.

 

Lampe byzantine interceptée par les douaniers

 

C’était en février. La police perquisitionne le domicile des Aboutaam et emmène Madame et l’employé. Ce dernier avait en effet été pincé par une patrouille volante des douanes fin décembre, alors qu’il transportait une lampe byzantine non déclarée et un document attestant de l’existence d’un dépôt à Vernier. «Dans cet endroit se trouvait une majorité d’objets achetés dans les années quatre-vingt par mon père, d’une valeur de 50 millions de francs, et qui n’étaient pas tous inventoriés car on ne voulait pas les commercialiser, précise le marchand d’art. Dans la panique, alors que je vis dans la hantise, depuis sept ans, qu’on me saisisse des pièces, Biliana déménage alors tous les objets qui s’y trouvent, pour les mettre en lieu sûr à Carouge.»

                                          Statuette d'une femme étrusque en terre cuite polychrome Elisa Senn Larvego

Mauvaise idée: des caméras de surveillance filment ce louche débarras nocturne. Ali et Biliana Aboutaam sont prévenus d’infraction à la loi sur la TVA, de recel et d’infraction à la loi sur le transfert des biens culturels (LTBC).

 

Il faut dire qu’Ali Aboutaam était dans le viseur des autorités judiciaires depuis longtemps. En 2010, les autorités douanières puis le Ministère public saisissent aux Ports francs de Genève trois sarcophages lui appartenant. Ils sont soupçonnés d’avoir fait l’objet d’une exportation puis d’une réimportation en violation de la loi. L’expert archéologue Marc-André Haldimann, qui a mis la main sur les tombeaux, imagine sans doute que ceux-ci pourraient cacher d’autres cadavres, issus de fouilles illicites.

                                         Sarcophage romain herculéen en marbre sculpte, IIe siècle après J-C.

Le fait est qu’à dater de là, il ne lâche plus Aboutaam, à qui de nombreux objets sont saisis. Cependant, le marchand d’art remporte les deux premières manches du match. En 2014, la justice lui rend un premier cercueil gréco-phénicien, et deux ans plus tard, son jumeau. Ne reste que le cercueil romain, dont le Ministère public a ordonné la restitution à la Turquie. Cette décision fait alors l’objet d’un recours.

... le sarcophage, qualifié par une presse unanime d’inestimable – mais dont la valeur marchande n’excéderait pas 2,5 millions de francs est exposé à l’Université de Genève avant d’être restitué à la Turquie en grande pompe. …. Les enquêteurs ne prouvent pas encore le crime organisé. Or, c’est là-dessus que repose probablement le principal soupçon: Aboutaam serait la tête de pont d’un trafic d’œuvres d’art de l’Etat islamique.

Un rapport d’expertise de Marc-André Haldimann enjoint d’ailleurs les enquêteurs de «prendre en compte dans cette enquête le financement direct de Daech par le trafic illicite d’antiquités». Pour preuve, il cite la présence de terre sur une statuette irakienne ou syrienne ou encore la non-restauration.

 

…Ali Aboutaam, en revanche, se défend ainsi: «Aucun de mes objets n’a été acheté à Daech. Avant l’existence de l’Etat islamique, je passais surtout par des grossistes libanais, chrétiens pour la plupart. Mes objets ont été soit acquis avant 2005, soit ils proviennent du stock de mon père, soit j’en possède les factures. Mais c’est un fait que la plupart des objets antiques viennent de Syrie, d’Irak, d’Egypte .

Même s’il a mis un genou à terre, Ali Aboutaam n’aura pas trouvé son chemin de Damas. De révélations quant au fait que son commerce fût un crime, point. Tout au plus concède-t-il des pratiques commerciales parfois peu orthodoxes. Et son indolence habituelle cède face au sentiment d’injustice: «A la fin de l’année dernière, des biens archéologiques ont été séquestrés aux Ports francs. Ils appartenaient à une grande famille genevoise. Mais on n’a pas perquisitionné l’aristocratie! Moi aussi, je suis issu de la noblesse religieuse chiite libanaise. Depuis mon arrivée en Suisse, j’ai dépensé 150 millions de francs ici.»

                                            Hisham & Ali Abu Taam 

 

Il y a, dans ce coup de gueule, toute l’histoire et les valeurs des Aboutaam. Déjà, l’arrière-grand-père d’Ali était marchand sous l’Empire ottoman. Ironique présage, les Turcs lui confisquent tout en 1920. «Je suis l’aîné. Je ne veux pas que l’histoire se répète», lâche son descendant. Son grand-père, lui, ne s’intéresse pas à l’argent. Mais le sang des Phéniciens ne saurait se faire oublier pour toujours, et le père d’Ali, après la Seconde Guerre mondiale, se lance dans le commerce, en fournissant aux navires américains tout ce dont ils rêvent. En 1962, il assoit sa fortune au Koweït, où il crée un port franc. Puis retour à Beyrouth, devenue la plaque tournante du marché des antiquités. Syriens, Iraniens, Trucs, Italiens, Egyptiens s’y pressent. Le père d’Ali commence à exporter vers Europe. A l’époque, il suffisait de coucher sur une page blanche «300 lampes byzantines achetées à un paysan» pour que le musée et les douanes apposent leur tampon à l’exportation. Né en 1965, aîné de trois enfants, Ali est tôt initié par son père. Un matin, à l’aube de ses 15 ans, il gagne 15000 dollars de commission sur le chemin de l’école, en finalisant une transaction.

Entre ma vie et mes objets, je choisis ces derniers. Mon devoir est de transmettre la fortune aux générations futures.

… En 1984, Ali est kidnappé dix jours par un clan syrien, à qui son père paye une rançon d’un demi-million de dollars. Mais ce traumatisme ne sera pas suffisant pour l’enjoindre de quitter sa ville, «car j’étais trop attaché aux objets». En 1988, il termine l’Ecole d’ingénieurs de Beyrouth, mais n’assiste pas à la remise des diplômes pour cause de vente aux enchères à New York. Il s’installe la même année à Genève, pour ses Ports francs, sa sécurité, sa culture du secret.

 

 Il vient de demander la nationalité suisse.

Son business est à l’arrêt, et Aboutaam ne se résout pas à licencier ses dix employés, dit-il. Demain, il ira, comme chaque semaine, aider les enquêteurs des douanes à exhumer du logiciel Cronos les preuves censées l’accabler. Cronos ou le temps des regrets. Quoique… Ali Aboutaam sort soudain de la poche intérieure de son veston une extraordinaire pièce de monnaie antique, au profil de César, issue de sa collection privée. A la table voisine, un homme attend. «C’est mon client qui patiente», murmure-t-il. Même à genoux, Aboutaam reste ce qu’il est: un marchand. Comme si rien ni personne au monde ne pouvait empêcher le geste séculaire. Sauf à imaginer que la justice opiniâtre parvienne à abattre celui que d’autres guerres avaient épargné.

…l’époque est à la transparence et tout y passe: secret bancaire, fiscalité, trading, art, un des derniers bastions des flux d’argent secret. Et puis les temps sont aussi au mea culpa. Après avoir, pendant des siècles, allègrement pillé les territoires soumis, l’Occident aujourd’hui bat sa coulpe. «Mais alors, qu’on enquête dans les musées aussi! Connaît-on les conditions d’acquisition des 20000 objets gréco-romains du Musée d’art et d’histoire? Ou de la collection Ortiz?», s’indigne Ali Aboutaam. Il dénonce la frénésie de restitution. L’acharnement des experts sur sa personne. Leur haine envers la richesse ostentatoire: «Au début, j’ai tenté de m’habiller moins chic pour les audiences, et de laisser ma Rolex à la maison, car je vois bien qu’ils détestent tout cela. Pourtant, ils exigent que je les paye 100000 francs pour dénoncer sans preuves la provenance de mes objets.»

 

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