Quand la médecine devient cannibale

2015-07-16 / www.letemps.ch




Quand la médecine devient cannibale
Par Jean-Daniel Rainhorn est professeur de santé internationale et d’action humanitaire à la Maison des sciences de l’homme à Paris.
Un ouvrage collectif qui dénonce l’émergence de nouveaux types de marchandisation des corps humains, parmi lesquels le trafic d’organes et le marché des mères porteuses.Paru récemment, cet ouvrage est né dans le prolongement d’un symposium organisé en février 2014 à la Fondation Brocher, à Genève. …

…l’ émergence de ces nouveaux marchés du corps humain résulte de la combinaison de plusieurs facteurs: le développement de nouvelles technologies médicales et d’Internet, le néolibéralisme et la globalisation des échanges. … les changements en train de se produire se cristallisent dans quatre domaines : le marché des mères porteuses, le trafic des organes, la commercialisation de produits biologiques par les bio-banques et le recrutement par les pays riches de professionnels de santé issus des pays en développement. …

… ces pratiques médicales se développent en dépit du serment … Cela pose des questions de fond sur l’évolution du rapport entre la médecine et l’humain. L’exemple de Gammy, cet enfant né en Thaïlande d’une mère porteuse en août 2014, et abandonné par ses parents génétiques australiens car il était trisomique, est révélateur. «Nous n’avons pas payé pour avoir un enfant anormal», ont-ils déclaré pour justifier leur refus. Par ces propos, ces parents disent ouvertement ce que d’autres pensent inconsciemment.

….ces marchés mettent les corps des plus pauvres au service de la santé et du bien-être des plus riches… En 2014, environ 5000 enfants sont nés d’une mère porteuse en Inde, d’après une estimation basée sur les centres ayant la plus grande activité dans ce domaine. Dans ce pays, le marché des industries de la procréation était estimé à 2,3 milliards de dollars en 2012, d’après des projections citées par le quotidien britannique The Guardian et émanant d’un rapport de la Confédération de l’industrie indienne. En Californie, où le marché des mères porteuses est également légalisé, les Centres de contrôle et de prévention des maladies (CDC) recensaient 1400 naissances en 2008, avec un doublement tous les 5 ans.

Pour le trafic d’organes , en 2005, 66?000 reins avaient été greffés à travers le monde, d’après les chiffres les plus récents de l’Organisation mondiale de la santé. 10 à 20% de ces reins pourraient avoir une origine illégale, soit plus de 6000. Plusieurs enquêtes publiées par le quotidien allemand Der Spiegel ou par The Guardian ont révélé l’existence de ce trafic dans des pays comme l’Inde, le Pakistan, la Chine ou auprès de réfugiés syriens au Liban. Un quartier pauvre de Manille, aux Philippines, a été surnommé «One Kidney Island», en raison de la densité des hommes de ce quartier ayant vendu un rein.

dans les bio-banques, le marché est surtout en lien avec la vente d’ovocytes. Barcelone est en Europe la ville ayant la plus grosse activité de prélèvement et de vente d’ovocytes; les femmes étrangères viennent y pratiquer des fécondations in vitro avec don d’ovocytes. Enfin, le dernier marché que nous avons étudié est celui de l’importation par les pays riches de professionnels de santé formés dans les pays pauvres. Ce marché prive ces pays de leurs ressources médicales. Selon le NHS, en 2015, 26% des médecins inscrits au registre des médecins britanniques provenaient d’un pays hors de l’OCDE.

…Il s’agit d’un nouveau type de servitude, fondé sur un prolétariat d’hommes-objets. Nos exemples révèlent que la déshumanisation à l’œuvre à tous les niveaux de la société atteint aussi la pratique de la médecine.

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