Cette très intime relation entre Ankara et Doha qui fracture le monde arabo-musulman de la Syrie à la Libye

Turkey

2020-07-03 / www.Lefigaro.fr




Georges Malbrunot

Recep Tayyip Erdogan s’apprête à recevoir un joli cadeau. Un Boeing 747 transformé en Air Force One. Un avion privé que son allié l’émir du Qatar lui a généreusement offert, symbole du renforcement de ce partenariat qataro-turc, qui bouscule la donne de la Syrie à la Libye.Un très bel avion à l’intérieur complètement refait, dont la valeur a plus que doublé, à 1 milliard de dollars, selon une source suisse sur place. Du sur-mesure, de la boiserie aux tablettes sur vérin! Cheikh Tamim al-Thani, qui règle la facture, ne s’est pas moqué de son allié turc: sur la gauche en entrant s’étend l’espace privé d’Erdogan, avec chambre à coucher et salle de bains, un vaste bureau avec écrans TV géants et, en bout de carlingue, une vingtaine de sièges pour les conseillers.
Un avion hautement sécurisé. Quelques mois après son arrivée à Bâle, une équipe dûment escortée est allée récupérer à Zurich des leurres antimissiles livrés par la société israélienne Elbit , installés ensuite sous les ailes de l’avion du raïs turc, connu pourtant pour ses positions en flèche contre la politique israélienne vis-à-vis des Palestiniens. Mais comme le reconnaît un militaire français, «dans le domaine de la sécurisation aérienne, Israël est quasiment incontournable et quand il s’agit de se protéger, les grands de ce monde oublient vite les grands principes pour se procurer le nec plus ultra».
Loin d’avoir isolé le Qatar, la guerre, que lui ont imposée en 2017 ses voisins saoudiens et émiriens, qui l’accusent de soutenir les islamistes et le terrorisme, a consolidé, au contraire, l’alliance entre Doha et Ankara, et renforcé les positions turques dans le Golfe.
Au-delà de la division déjà profonde entre sunnites et chiites, ce nouvel axe turco-qatarien, autour de la défense de l’islam politique, dessine une nouvelle fracture dans le monde arabo-musulman, face à l’autre axe contre-révolutionnaire et hostile aux Frères musulmans, sous l’égide de l’Arabie saoudite, des Émirats arabes unis et de l’Égypte.

Partage du renseignement

Erdogan avait une dette envers le jeune émir du Qatar. Après le coup d’État manqué contre le leader turc à l’été 2016, le richissime émirat gazier vint au secours de la livre turque en apportant 3 milliards de dollars à la banque centrale. Un an après, Ankara établit un pont aérien avec Doha, encerclé par ses voisins. En retour, le Qatar investit des milliards dans le tourisme et les secteurs bancaire et manufacturier turcs. Un partenariat renouvelé le 20 mai lorsque la Turquie, faute d’accord avec les pays occidentaux, obtient une nouvelle source de devises étrangères du Qatar, grâce au triplement à 15 milliards de dollars du plafond de l’accord entre les banques centrales des deux pays.

Un agent français, familier du Golfe


Mais au-delà de cette alliance, justifiée à Ankara par le souci de s’ouvrir au Moyen-Orient après le refus européen d’accepter la Turquie, ce partenariat concerne les domaines sensibles de la défense, des renseignements, et du contrôle sur le monde islamique.
«Des officiers turcs du MIT, le service de renseignements extérieurs, sont positionnés au sein des renseignements intérieurs et extérieurs qatariens, et inversement, des Qatariens sont intégrés au MIT en Turquie», affirme un agent français, familier du Golfe, qui souligne la nouvelle interopérabilité des renseignements des deux pays. Ce qui n’est pas sans déplaire à certains pays européens, parfois dans le besoin.
Comme la France avait pu profiter de l’aide précieuse du MIT dans la libération de nos otages en Syrie en 2014, l’Italie a récemment bénéficié de l’appui turc et du renseignement qatarien dans la libération de Silvana Romano, détenue en Somalie par al-Chebab, la milice liée à al-Qaida. Les renseignements turcs – Ankara dispose d’une base militaire en Somalie – ont noué les contacts avec les ravisseurs, tandis que Doha aurait payé la rançon, selon la presse italienne.

Action commune en Libye

En Syrie aussi, les grandes oreilles turques et qatariennes coopèrent pour gérer la nébuleuse djihadiste, confinée dans la poche d’Idlib que Damas et Moscou veulent reconquérir. Ankara a besoin des contacts de son allié qatarien auprès des djihadistes pour réaliser son objectif d’éliminer les plus radicaux d’entre eux – des combattants étrangers liés à al-Qaida – et donner l’impression que les autres, devenus acceptables, lui obéiraient.
En plus de son soutien politique et opérationnel, Doha investit de plus en plus dans les industries de défense turques. «Le ministère de la Défense qatarien est l’un des premiers clients des drones Male d’observation Bayraktar TB-2 pouvant être armés , et il finance le développement du prochain modèle de l’entreprise dirigée par Selçuk Bayraktar, le gendre d’Erdogan», écrit le magazine Raid dans un hors-série.
Les joint-ventures se sont multipliés, comme BMC, en charge de la production du premier char de combat turc Altay, détenue à 25 % par un homme d’affaires proche d’Erdogan, Ethem Sancak, et à 25,1 % par la famille Öztürk, les 49,9 % restants l’étant par les forces armées qatariennes.
La base turque créée au Qatar dans la foulée de l’embargo saoudo-émirien accueille désormais près de 5000 militaires, y compris des forces spéciales et des marins. Le port en eaux profondes qatarien permet à la Turquie de mouiller désormais dans les eaux du Golfe. Quant à l’appui turc, il accroît la profondeur stratégique du Qatar, permettant aux deux pays d’intervenir en Afrique de l’Est, notamment.
En Libye, le soutien apporté par Doha et Istanbul au Gouvernement d’union nationale de Fayez al-Sarraj, reconnu par les Nations unies, est combattu par les Émirats arabes unis, l’Égypte et la France, qui reprochent au tandem turco-qatarien son appui aux islamistes, liés aux Frères musulmans. La France, qui a retiré ses forces spéciales auprès de Saraj et maintenu sa poignée de militaires du Service action de la DGSE, s’est retrouvée au cœur de la crise lorsque Le Courbet, en mission pour faire respecter l’embargo sur les armes à destination de la Libye, a été illuminé – un acte hostile – par un navire turc en Méditerranée au large des côtes libyennes. «Le bateau turc transportait des armes que l’on soupçonne d’avoir été achetées par le Qatar au profit du gouvernement de Sarraj», explique un militaire français.

Ramifications en Alsace

Tout en rappelant que le Qatar n’est pas l’unique financier d’Ankara en Libye, mais surtout sa couverture diplomatique, le chercheur Jalel Harchaoui affirme que des cargos qatariens ont déjà décollé de la base aérienne d’al-Udeid près de Doha avant de transiter par la Turquie, peu avant la reprise le 18 mai de la base aérienne d’al-Watiya par le GNA à leurs ennemis de Khalifa Haftar, soutenus par l’Égypte et les Émirats.
Le partenariat turco-qatarien inquiète également en Allemagne et au ministère de l’Intérieur français, où l’on redoute ses conséquences auprès des minorités musulmanes. En clair que «l’argent qatarien serve à renforcer l’islam conservateur des communautés turques en Europe», souligne un agent du renseignement territorial à Paris.
L’Alsace est dans le viseur. À l’automne dernier, Eyup Sahin, responsable régional de l’organisation islamique Milli Görüs, est allé tirer les sonnettes dans le Golfe pour achever la construction de la grande mosquée Eyyub Sultan à Strasbourg.
Le magazine Rue89 Strasbourg avait révélé que Jean-Michel Cros, chargé de mission à la municipalité de Strasbourg, l’accompagnait, ce que ce dernier nous a confirmé. Si le régime du Concordat, en vigueur en Alsace, autorise les financements publics d’établissements religieux, l’initiative était malvenue au moment où l’État français lutte contre le séparatisme islamique et les financements étrangers de l’islam hexagonal. «Eyup Sahin n’est pas revenu les mains vides», souligne-t-on au ministère de l’Intérieur à Paris.
Jamais à court de projets, le responsable Milli Görüs du Grand Est, qui n’a pas répondu à notre sollicitation, prévoit d’ouvrir en septembre la première école privée musulmane hors contrat du Bas-Rhin. Selon nos informations, ses statuts ont été déposés auprès du tribunal d’instance de Mulhouse le 18 février, jour de la venue d’Emmanuel Macron dans la préfecture du Bas-Rhin, où le chef de l’État dénonça le séparatisme islamiste et annonça la fermeture des enseignements de langue et de culture d’origine (Elco), dont le turc. «C’est un pied de nez au président de la République», fulmine un agent du renseignement à Paris.
À la tête d’un pays qui accueille plusieurs millions de réfugiés syriens et de nombreux cadres islamistes pourchassés par l’Égypte notamment, Erdogan compte refaire d’Istanbul le «centre du monde islamique», comme du temps de l’Empire ottoman, concurrençant sans complexe l’Arabie saoudite. «Le Qatar est un junior partner dans ce partenariat, c’est la Turquie qui aspire à jouer un rôle régional de premier plan», estiment Steven A. Cook et Hussein Ibish, chercheurs au Arab States Institute de Washington.

 

1- Yossi Gaspar, Elbit’s executive vice president and CFO discusses with host Barbara Opall-Rome.
https://www.youtube.com/watch?v=ZnNqxA8eMz4

2- BAYRAKTAR TB2 Armed UAV * designed to withstand the harshest weather conditions * successfully completed missions in Operation Olive Branch while operating under storms, heavy rain and snow, heavy fog, strong winds, and turbulence * in excess of high altitudes * silent flight and sensitive observational capabilities enabled recording of terrorist activity * terrorists preventing civilians to leave their city were neutralised with sensitive engagement capabilities

https://www.youtube.com/watch?v=-3HumgQ6nic

3- Turkey's New ALTAY Tank , Ready for Serial Production

https://www.youtube.com/watch?v=a6WYXIcHK0M

HIGHLIGHTS


Top